Contre-courant: Images ennemies

Publié le par Kormin

Pendant toute la guerre en Irak, le temps total de reportage télévisé a été de 20 fois supérieur à la durée de la guerre. Quand les bombes ont frappées Bagdad, la télévision choisit de nous le montrer comme un feux d'artifice. Mais rien sur ce qui se passe en dessous, là où les bombes explosent.

La télévision peut nous montrer la guerre mieux que quiconque. Elle peut nous en faire partager les horreurs. "Pourtant, lorsqu'il s'agit d'une guerre menée par les Etats Unis, les corps et le sang ont disparu de nos petits écrans."

 

Au début de la télévision, il y a eut la Guerre du Viet-Nam. Ce fut la première guerre que l'Amérique a perdu, mais elle a surtout perdu la bataille médiatique sur son propre sol. Le Viet-Nam est également la première guerre télévisée. Plus de 85% des américains disposait d'un téléviseur. Pour la première fois, la guerre s'invitait, tous les soirs, chez les foyers.

C'est ainsi que par la télévision, le téléspectateur pouvait se rendre compte de la puissance américaine, mais pas que de cela. Les journalistes sur place étaient totalement libre d'eux même. Avant, les informations, c'était le cinéma: des petits films patriotiques, avec une bonne musique de fond. Maintenant, la prise de parole n'est plus celle des généraux, mais celle des simples soldats, qui racontent alors le quotidien de la guerre. On y voit des images de morts et de blessés; une première. Cependant, malgrés tout, les "boys" sont d'abord vu comme des héros. On voit la guerre du coté américain.

Puis vint Cam Ney. Le journaliste Morley Safer décida, ce jour là, de prendre position. Dans ce village, les marines américains brulèrent une grande partie des maisons, en représaille à des tirs. Pour la première fois, on montre dans un reportage les civils vietnamiens souffrant de la guerre. Safer se posera directement des questions dans le reportage sur le bien fondé de cette méthode. 30 millions d'américains voient ce reportage. Le soir même, le président Johnson téléphonera au directeur de CBS, la chaine ayant passée le reportage, en lui disant:  "Vos gars viennent de chier sur le drapeau américain" . Il donne l'ordre de controler la télévision et les informations, et s'emploi à décrédibiliser les journalistes ayant tournés les images de Cam Ney. Un débat eut lieu quelques jours plus tard, avec des généraux américains, et pour la première fois, les téléspectateurs pouvaient entendre des versions contradictoires d'événements.

Mais dés lors, une évidence s'imposa: "Il y a des Vietnamiens au Vietnam"....et ils subissent les effets des bombardements. Un journaliste s'emploi à filmer du coté Viet-Cong. Les américains découvrent alors la conséquence des bombardements. Le journalistes sera accusé de propagande communiste.

Morley Safer: "Être patriotique ne veut pas dire agiter un drapeau. C'est autre chose. C'est s'interroger, exercer tous ses droits démocratiques"

Le président Johnson utilise alors les médias pour faire passer la version officielle. "Tout va bien, et la guerre se présente sous un bonne angle". L'offensive du Têt mettra un terme à ces conclusions optimistes. Encore une fois, les faits viennent contredire la version officielle. Les caméra filment le siège de l'ambassade américaine à Saigon. Le mal est fait. L'Amérique est divisée.

Sous Nixon, on retire les troupes. Les journalistes quittent le terrain, les bombardement s'accroissent, mais les seules images sont celles des avions larguant leurs bombes. "Pas de corps, pas de morts." Mais la télévision est là pour filmer la chute de Saigon, et la défaite américaine, et la diffuser au peuple. Le Pentagone ne pardonnera jamais cela aux médias. En 1981, les généraux leur imputent la défaite. Il faut un bouc émissaire. "Jamais plus nous ne donnerons aux journalistes le même accés que ce qu'ils ont pu connaitre au Vietnam".

En 1983, c'est l'invasion de Grenade par l'US Army, filmée exclusivement par les caméras de l'armée. Aucun journaliste n'a le droit de s'y rendre. Cependant, un français se trouvant sur place a pu filmer indépendament sur le terrain. Ce qu'il filma ne fut jamais diffusé pendant l'invasion, mais le fut après coup, et le scandal éclata. Le Pentagone compris alors qu'une censure forte et bête ne fonctionne pas.

On invente alors les "pools". Le principe est simple. On dois faire une demande au Pentagone. Puis, on est organisé en petits groupes pour accompagner et filmer ce que les militaires veulent bien montrer. C'est la naissance de la section "Relation public" de l'armée. On ne peut choisir un autre thème que celui proposé. De plus, toutes les images sont mises en commun. Les mêmes séquences se retrouvent alors dans les télévisions du monde entier.

En 1991, c'est la Guerre du Golfe. Que voit on de cette guerre: des chars qui avancent, des lance-roquettes, des prisonniers, mais aucunes images de combats. Et quand Israel se fait bombarder, comme aucune images n'est disponible, on spécule sur une éventuelle attaque aux gaz. Par la fascination des armes, on masque la brutalité de la guerre.

Mais un journaliste parvient à obtenir des images de Bagdad et des victimes des bombardements. Il le présente à NBC qui accepte de le diffuser. 3 heure avant la diffusion, un appel apprend au journaliste qu'il est viré, et que le reportage ne sera pas diffusé. Qu'importe, le bureau de CBS n'est pas loin. Ils sont aussi d'accord pour passer la bande. Vers 2 heure du matin, le journaliste reçoit un appel: le directeur de CBS vient d'être viré, et le reportage ne sera pas passé. La bande d'image ne le sera jamais....

Dans la nuit du 26 Février 1991, les hélicopters et avions de l'US Army attaquent des milliers d'irakiens, civils et militaires, en fuite. L'assaut commence à minuit, et dure des heures. Il n'y aura pas de rescapés. Le lendemain matin, les "pools" filment 80 kms de routes jonchées de milliers de carcasses de voitures, camions, autobus et d'une poigné de tanks. Les cadavres ne seront jamais dénombrés. Les USA seront accusés de Crime de Guerre, mais il n'y aura pas de suite. Et que montrent les médias US ? Les reporters se font filmer devant les rares blindés. Aucune mention des civils.

Les images furent tournées le 27 février. Le 28, Bush déclara un cessez le feu. Ce genre d'image peut ternir la victoire. Il gagne la guerre, mais une guerre sans image glorieuse, sans héros....9 mois plus tard, il perd les élections. "On s'en souviendra"

Le Pentagone invente alors un nouveau concepte: les "Journalistes embarqués". Le principe est là aussi, simple: les journalistes signent un contrat avec l'armée détaillant les règles à respecter. L'armée leur assigne une unité. Ils n'ont pas le choix. Si ils la quittent, ils ne peuvent pas la réintégrer. La Guerre ne se voit que d'un coté; militaire et américain.

Durant la guerre en Irak, les journalistes embarqués purent prendre des images dans le feu de l'action. Mais combien de journalistes furent embarqués parmis les civils ? Surgit alors Al-Jazira: un point de vue arabe sur la guerre, que le Pentagone ne peut controler. Comment s'en protéger ? En mettant en doute la véracité des images. On montre des victimes civils, mais on se pose la question de savoir si ils sont vraiment civils, et s'ils ne sont pas en réalité des combattants. On refait l'information. Et pour les morts américains ? Et bien même avec 500 journalistes sur le terrain, les morts américains ne sont que de simples chiffres affichés comme des statistiques lors des journaux télévisés. Diffuser de simples cerceuilles américains devient anti-patriotique.

 

Il faut créer des images fortes. Ainsi, on met en scène la chute de la statue de Saddam. On crée aussi des héros: c'est la cas de la première classe Jessica Lynch. Libérée par les commandos, elle bénéficera d'une couverture de presse atteignant 600 articles. Un livre sort également ( " I'm a soldier"). On en fait aussi un film: "Sauver Jessica Lynch".

"Basé sur une histoire vrai". Quelques semaines plus tard, des journalistes se rendent dans l'hopital où elle fut libérée. La version n'est pas vraiment la même....Mais qu'importe, une héroïne est né dans le coeur des américains....

30 ans se sont écoulés entre la Guerre du Vietnam et celle d'Irak. Il y a 30 ans, le Pentagone s'était juré de ne pas refaire les mêmes erreures de couvertures médiatiques......force est de constater qu'il a finit par réussir. Que sera l'information de demain ?

"La télévision est devenu une arme de guerre, et elle est pointée sur vous."

Extrait et commentaire du reportage Images ennemies, de Mark Daniels (2005), coproduit par MFP et France 2, diffusé dans le cadre de Contre-courant.

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